Incessant bourdonnement dans les oreilles... vertiges... vision floue... depuis quelques jours déjà, ces troubles la prenaient, d'abord par intermittence, et puis, insidieusement, s'étaient installés de façons durable.
D'abord, elle avait essayé de n'en rien laisser paraître. Serrant les dents, s'asseyant quand elle se sentait défaillir, elle effectuait inlassablement les mêmes travaux de jardinage, ne disant mot, laissant parfois échapper un gémissement sourd, quand personne n'était à portée d'oreille. Elle refusait de laisser voir à ses camarades l'état d'extrême faiblesse dans lequel elle se trouvait. Par fierté, d'abord, mais aussi dans un strict impératif de survie. Qui pouvait dire si, malgré leurs grands principes, les Fossoyeurs refusaient de s'embarasser d'une bouche inutile ? Dans les sociétés humaines, les malades étaient vus au mieux comme des personnes superflues, au pire comme des personnes nuisibles. Dans le meilleur des cas, c'était l'abandon ; dans le pire, par crainte de contamination, ou simplement par superstition, on se débarassait au plus vite de l'intrus. Dolores l'avait déjà vu faire. La vie n'était pas drôle pour ceux qui ne pouvaient assurer seuls leur subsistance.
Elle cessait peu à peu de s'alimenter, buvant beaucoup, d'une eau croupie qui lui donnait des nausées terribles. Yves, Raul et les autres continuaient à lui parler, comme si de rien était. Ils avaient certainement connaissance de son état, mais faire semblant de ne rien remarquer était leur façon à eux de compatir. Déjà pas bien grosse, Dolores flottait maintenant dans ses vêtements.
Et puis un jour, ses jambes refusèrent de lui obéir. Pour la première fois, elle resta alitée toute la journée durant, plantant ses camarades qui l'attendaient pour la corvée de bois. La fièvre montait, la douleur devenait intolérable, elle commençait à sentir sa vie la quitter, par lentes bouffées brûlantes. Elle n'était plus toute jeune, elle avait beaucoup voyagé. Ça signifiait peut-être que son heure était venue, à elle aussi... après quelques mois passés à enterrer les cadavres, elle s'imagina à son tour, reposant sous trois pieds de callaisse recouverts d'une mince couche d'humus, surmonté d'un vague tertre.
Pendant trois jours, elle lutta désespérément contre le virus qui la rongeait, sentant l'ombre de la mort planer sur elle. Et puis, après une nuit horrible, passée à délirer à voix haute, le miracle était arrivé. Elle se leva, fit quelques pas chancelants, ses yeux éblouis par l'éclat d'un chaud soleil matinal. La fièvre était tombée, ne restaient que quelques bourdonnements et migraines, comme pour lui rappeler que la maladie pouvait frapper à nouveau, n'importe quand.
Silencieusement, elle se joignit au groupe de bûcherons qui l'attendait, et, de la démarche la plus digne possible, prit sa place dans la file.
La mort avait été écartée, du moins pour le moment. La vie pouvait reprendre.